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Présentation du Prix de photographie des droits humains
La fondation Act On Your Future, en partenariat avec l’École cantonale d’art de Lausanne (ECAL), la Haute école d’art et de design de Genève (HEAD-Genève), la galerie Art Bärtschi & Cie et Human Rights Watch, décernera le second Prix de photographie des droits humains en décembre 2016, à Genève. Ce prix a pour objectif de stimuler la réflexion artistique des étudiants en arts sur des enjeux sociétaux actuels. En tirant profit du potentiel médiatique de l’image, le concours a aussi pour but de sensibiliser la population de l’Arc lémanique aux enjeux qui sous tendent la problématique des droits humains. Enfin, en créant des passerelles entre des domaines souvent cloisonnés, ce prix cherche à innover le travail de sensibilisation en matière de droits humains. Cette année, le prix de photographie s’articule autour de la thématique suivante: de la migration à l’asile.

Fondation Act On Your Future
Act On Your Future est une fondation à but non lucratif, basée à Genève. Son objectif est d’encourager l’esprit critique de la nouvelle génération en favorisant l’acquisition de connaissances en matière de droits de l’homme. Par le biais de ses activités, son expertise et son réseau, la fondation instaure une collaboration entre les institutions académiques, le secteur privé et les collectivités publiques afin de faciliter l’engagement de la nouvelle génération au service de causes éthiques.

Présentation des workshop

La Fondation Act On Your Future nous a proposé de concevoir une action de médiation pour les jeunes mineurs non accompagnés du Centre d’hébergement d’Étoile-Praille à Genève dans le cadre de son Prix de photographie des droits humains. Enthousiasmées par cette idée qui correspondait en tous points aux buts de notre association, nous avons donc imaginé pour l’occasion un workshop sur mesure dont la démarche est présentée ci-dessous.

L’expérimentation est à la base de notre raisonnement. Nous avons voulu concevoir cette action de médiation comme une expérience esthétique pour les participants. Le but était de se détacher d’une vision élitiste qui voudrait que l’art et sa pratique soient réservés à une catégorie de personnes. Nous sommes parties du postulat que l’esthétique est l’expérience de toute personne qui reçoit ou crée une œuvre. Envisager l’art comme une expérience présuppose aussi que tout individu sans connaissances artistiques préalables peut vivre cette expérience. Penser la médiation culturelle de cette manière permet ainsi de s’approcher des objectifs suivants : la participation culturelle de chacun, l’accessibilité ou encore l’émancipation par l’art. Dans cette idée, chaque expérience est propre à celui qui la vit et il ne s’agit donc pas d’espérer un résultat concret. L’action de médiation envisagée sous cet angle permet donc de créer une rencontre qui produira un résultat incertain et transformera les participants d’une manière imprédictible et souvent indicible.

L’idée était de permettre aux participants, à travers le discours photographique, de développer leur créativité en leur offrant un espace d’expression. Pour entrer en résonance avec le quotidien de ces adolescents, nous avons choisi de travailler avec des technologies qu’ils connaissaient bien, à savoir des smartphones. De plus, nous avons souhaité que les jeunes puissent s’approprier le projet et prendre part aux différentes étapes de sa réalisation. C’est pourquoi le projet a été planifié sur deux mois avec des ateliers hebdomadaires. Les résultats d’une telle action de médiation basée sur l’expérimentation sont difficilement décelables, c’est pourquoi nous voulions qu’il subsiste une « trace » visible de leur implication. Dans cette idée, l’ensemble du projet a débouché sur une publication, non seulement parce que le livre a un sens certain dans l’art photographique, mais aussi parce que publier des clichés pris avec un smartphone questionne la dimension éphémère de ce type d’images. À la base, nous n’avions aucune attente quant à la forme que devait prendre cet ouvrage et c’est le déroulement des ateliers qui a décidé de sa forme, voire même de sa faisabilité.

Lors de cette action de médiation nous avions donc comme «public» des jeunes requérants mineurs non accompagnés entre quinze et dix-sept ans du Centre de l’Étoile. Lors de la phase de préparation du projet, nous avons rencontré les éducateurs du Centre afin de leur présenter le programme. De cette discussion est ressorti un élément fondamental : tous les jeunes du Centre, au-delà de leur statut de requérants, sont avant tout des adolescents qui aspirent à une vie aussi normale que possible. Dès lors, l’idée initiale de faire travailler les jeunes sur l’impact que les droits humains ont sur leurs parcours de vie et leur quotidien a évolué. Nous avons ainsi trouvé préférable de nous intéresser à leurs centres d’intérêts et à leur quotidien à Genève. Le thème de la migration a lui aussi été mis de côté pour ne pas renvoyer les jeunes participants à leur « statut » de réfugié et à leur difficile vécu. En effet, nous avons choisi de considérer ces jeunes non comme un groupe uniforme mais comme des individus uniques aux parcours de vie différents. Ils étaient ainsi libres de parler de la migration s’ils le souhaitaient. Enfin, lors de cette séance de préparation, il a été décidé que les éducateurs auraient comme mission de présenter le projet à tous les jeunes du Centre et de prendre les inscriptions.

Trois des ateliers ont été animés par des photographes professionnels. Ainsi, des lauréats du Prix de photographie des droits humains 2015 de la Fondation Act On Your Future, Laurence Rasti, Younès Klouche et Alma Cecilia Suarez, ont été contactés afin d’intervenir lors de différentes séances. Les jeunes font également été accompagnés par les deux médiatrices des Hybrides et par un membre de la Fondation. Les différents intervenants ont ainsi accompagné techniquement et artistiquement le groupe dans la réalisation de leurs photographies. Dans un deuxième temps, ils les ont aidés à créer un discours photographique autour de leurs travaux en leur faisant choisir et légender leurs images. Pour finir, ces jeunes participants ont été invités à prendre part au vernissage du Prix de photographie 2016 à la galerie Art Bärtschi & Cie pour y présenter leur ouvrage. Pour l’anecdote, cette galerie se trouve à deux pas du Centre de l’Etoile.

La réalisation de ce projet a rencontré quelques difficultés. La barrière de la langue tout d’abord, mais aussi les difficultés inhérentes à l’organisation et au suivi d’un travail de longue haleine avec des jeunes adolescents et surtout le caractère facultatif des ateliers en sont quelques exemples. Cependant, le fait que ce projet utilisait l’image comme outil d’expression principal et comme langage universel nous a permis de surmonter la plupart de ces difficultés.

Les intervenants ont eux aussi dû accepter ces contraintes et l’impact de cette expérience sur leur travail s’en est ressenti, comme l’a confié, Alma Cecilia Suarez, juste après son intervention : « Arrivée au Centre, je constate qu’il est impossible d’appliquer cette « rigueur suisse », cette manière de fonctionner comme un métronome. Si certains se sont inscrits au workshop, c’est par envie et aucunement par devoir, ils sont tout autant libres de faire l’école buissonnière que de passer l’après-midi entier avec nous.Aussi, nous ne sommes pas à l’école mais dans le lieu de vie de ces adolescents, nous sommes littéralement chez eux. Par ce beau samedi d’octobre, dans l’enceinte du Centre, deux jeunes se teignent les cheveux, assis à côté de lessives qui sèchent au soleil.Dans un contexte où des mineurs se prennent en charge à la manière d’adultes, et dont les préoccupations doivent être considérables, j’ai eu l’impression que quelques heures à regarder et sélectionner des images était futile et à la fois génial. Nous avons communiqué en français, en anglais, par gestes. J’ai vu des degrés d’implication très divers de la part de chacun, l’un est passé en courant d’air, l’autre est resté tout l’après-midi, à choisir ses photographies avec précaution. » Alma Cecilia Suarez

Une grande capacité d’adaptation a donc été nécessaire dans ce projet dont les objectifs ont été amplement atteints. La participation active et régulière des jeunes, le résultat artistique et conceptuel pertinent, ainsi que la satisfaction de chacune des parties prenantes en sont la preuve. Bien que nous ne savons pas ce que cette expérience a concrètement apporté à ces jeunes, il nous est possible de dire avec certitude que chacun des acteurs du projet a vécu une expérience esthétique et humaine qui aura forcément un impact sur sa propre existence… Il ne tient qu’à vous lecteur, en tant que prochain protagoniste de cette expérience esthétique, de nous dire lequel.

Présentation des ateliers, jour par jour:

03.09.2016

La première séance a fait office d’introduction et a été animée par les deux médiatrices des Hybrides et par la représentante de la Fondation Act On Your Future. Le but de cette séance était de présenter la thématique du « quotidien » en montrant des images de photographes ayant travaillé sur ce sujet, ainsi que des exemples de séries « amateurs » réalisées pour l’occasion.

L’atelier s’est déroulé avec huit participants, la majorité recrutés à la dernière minute par les éducatrices du foyer car seuls deux d’entre eux faisaient partis de ceux initialement inscrits. Dès lors, bien que l’idée de départ était de pouvoir travailler avec le même groupe durant toute la durée du projet, nous avons accueilli de nouveaux arrivants à chaque séance, tout en encourageant les éducatrices à remotiver les jeunes à revenir à chacun des ateliers. De plus, le niveau de français et d’anglais n’étant pas le même chez tous les jeunes, il a fallu réduire au maximum les moments d’inaction et consacrer les ateliers suivants à faire et créer des photographies sans trop donner d’importance aux discours conceptuels.

10.09.2016

Sans intervenant prévu, le deuxième atelier a pris la forme d’une déambulation libre dans les alentours du Centre. Alors que nous avions demandé aux jeunes de réfléchir à une manière de représenter leur quotidien, il s’est avéré que, bien qu’ayant compris ce que voulait dire ce thème, aucun n’avait vraiment envie de travailler dessus. Nous avions pensé que certains allaient peut-être exposer une idée, avoir envie d’aller dans un lieu précis ou de travailler autour d’une de leurs passions. Comme cela n’a pas été le cas, le thème du quotidien a donc été mis de côté, privilégiant la spontanéité des jeunes. Cette séance a cependant mis en lumière le fait qu’il fallait absolument, lors des trois prochains ateliers, que les intervenants suivent un fil conducteur précis. Cela impliquait donc un encadrement plus directif dans lequel les jeunes pourraient laisser aller leur créativité tout en profitant de l’expérience des professionnels présents.

 

1.10.2016

Lors du troisième atelier, Laurence Rasti a travaillé avec les jeunes sur la thématique du portrait. La contrainte imposée par le Centre était qu’aucun jeune ne puisse être reconnu sur les images, il a donc fallu réfléchir à une manière de réaliser le portrait de quelqu’un sans que son visage ne soit visible. L’idée de Laurence Rasti a été de demander à chacun d’écrire sur un morceau de papier un mot le représentant, que ce soit un trait de caractère ou un centre d’intérêt. Ensuite, par groupe de deux, les jeunes devaient à tour de rôle, être le photographe ou le modèle. Le photographe avait comme consigne de faire le portrait de son modèle en prenant en compte son mot. Parmi les mots choisis par les jeunes, ce sont surtout leurs passions ou loisirs qui ont été énoncés. Cette séance a donné naissance à la série Portraits de … réalisés par … (p.XX) de cet ouvrage.

Lors de cet atelier, toutes les images ont volontairement été prises en intérieur dans le but de maitriser la lumière grâce à des lampes de chantier ou à des gélatines colorées. Laurence Rasti avait aussi apporté un grand nombre d’accessoires qui ont servi aux jeunes pour cacher leur visage.

« Qui d’entre vous utilise Facebook? » Voici l’une des questions que j’ai posées aux jeunes du Centre de l’Etoile. Aujourd’hui, presque tout le monde crée et publie des images sur les réseaux sociaux sans réaliser l’impact qu’elles peuvent avoir. Chacun peut, grâce à ces plateformes, transmettre un message qui atteindra des centaines de personnes, si ce n’est plus. En leur proposant de faire un portrait de leurs camarades, mon but était de tenter de les sensibiliser au pouvoir de communication que chacun possède via l’image. » Laurence Rasti

 

8.10.2016

Le samedi suivant, Younès Klouche s’est basé sur les images précédemment réalisées, ainsi que sur de courts entretiens effectués avec les jeunes pour tenter de trouver ce qui animait chacun des participants. Dès lors, cette séance a été très enrichissante pour chaque jeune car tous ont travaillé sur ce qu’ils aimaient, à leur manière, développant ainsi une esthétique propre à chacun. Des collaborations (voir la série Ligne(s) de fuite p.XX ), des exercices très concrets autour de la langue française (voir la série The book of learning letters, p.XX) ou encore un apprentissage plus pointu de techniques photographiques (voir la série Reflets / Nature et nature morte / Composition urbaine, p.XX) sont les divers exemples de cette séance vivante et divertissante. Younès Klouche a pris le temps d’accompagner chacun des cinq participants dans sa démarche.

« C’est avec surprise que j’ai découvert autant d’ouverture d’esprit et de motivation chez ces jeunes à l’idée d’une pratique créative de la photographie. Comme la plupart prennent régulièrement des images avec leur téléphone portable, ils montrent ainsi déjà une sensibilité à leur monde. C’était un plaisir pour moi de les encourager à fabriquer des images, mettre un cadre sur ce qui les fascine ou simplement sur ce qu’ils trouvent beau. » Younès Klouche

15.10.2016

Lors du dernier atelier, Alma Cecilia Suarez a accompagné les jeunes dans le choix de leurs images en vue de la présente publication. Cette fois-ci, la présence des jeunes était une contrainte non négociable s’ils souhaitaient apparaître comme artistes dans la publication, car la sélection devait impérativement se faire par eux. Ayant bien compris l’importance de leur présence, tous ont participé avec enthousiasme.

Au cours de cette séance, tout ce qui pouvait donner du sens aux images a été déterminé : images isolées et / ou en série, légendes, titres, etc.

Malgré une grande implication des participants dans la sélection des photographies de cette publication, la majorité des images n’a pas de légende et certains titres ont été choisis par l’équipe d’intervenants. Cela tenait au fait que les jeunes semblaient moins intéressés par ce dernier exercice.

« L’envie de se raconter à travers des sujets tels que la nature, l’école, le sport ou un futur métier m’a touchée. D’un choix de photographies très restreint à un corpus d’images gardé tel quel, la sélection retenue par chaque jeune est très différente. Ce manque d’équivalence, d’unité numérique ou esthétique correspond selon moi à ce qu’a vécu chaque jeune lors de ces workshops photographiques organisés par les Hybrides. A l’image des photographes, cette spontanéité révèle une fraîcheur et un ensemble aussi intéressant qu’exempt de toute prétention. » Alma Cecilia Suarez